couv74167913Le Chuchoteur, Donato Carrisi

Titre original: Il suggeritore

Edition: Calmann-Lévy

438 pages

 

 

Résumé

(Présentation de l'éditeur)

" Cinq petites filles ont disparu. Cinq petites fosses ont été creusées dans la clairière. Au fond de chacune, un petit bras, le gauche.

Depuis qu'ils enquêtent sur le rapt des fillettes, le criminologue Goran Gavila et son équipe d'agents spéciaux ont l'impression d'être manipulés. Chaque découverte macabre, chaque indice les mènent à des assassins différents. La découverte d'un sixième bras, dans la clairière, appartenant à une victime inconnue, les convainc d'appeler en renfort Mila Vasquez, experte dans les affaires d'enlèvement. Dans le huis clos d'un appartement spartiate converti en QG, Gavila et ses agents vont échafauder une théorie à laquelle nul ne veut croire : tous les meurtres sont liés, le vrai coupable est ailleurs.

Quand on tue des enfants, Dieu se tait et le diable murmure.

Un époustouflant thriller littéraire, inspiré de faits réels. "

 

Commentaire

Ce Chuchoteur nous entraîne dans une véritable descente aux enfers !

Apparemment parfaitement documenté sur le sujet, Carrisi nous fait participer de l'intérieur à une enquête faisant la part belle aux théories criminologiques les plus connues du grand public : tueur organisé ou désorganisé, élément déclencheur et autres sont donc exploités avec brio par l'auteur qui nous plonge dans un beau suspense.

Ce qui est particulièrement déstabilisant dans ce thriller, c'est la façon dont Albert (le nom que l'équipe d'enquêteurs a donné au tueur) s'attache à dénoncer d'autres criminels. Les corps des fillettes sont retrouvés petit à petit, mais pas n'importe où : Albert dispose les corps dans des lieux ayant servi à d'autres tueurs pour commettre leur crimes. C'est donc presque comme si les cinq fillettes devaient mourir pour expier les fautes de certains êtres humains qui, à un moment de leur existence, ont dérapé; et cette impression met particulièrement mal à l'aise.

De plus, la logique d'Albert finit par sembler justifiée et normale : après tout, si vous aviez connaissance d'avoir un pédophile comme voisin, ne le dénonceriez-vous pas aux autorités compétentes ? Le fait qu'Albert dénonce donc ses semblables le fait paraître utile à la société, même si le moyen qu'il utilise pour ces dénonciations (les cadavres des fillettes) est atroce. Face à cette conduite très particulière d'Albert, on en arrive à se demander si un tueur en série qui fait emprisonner ou tuer d'autres tueurs en série peut toujours être considéré comme un "monstre". D'autant qu'Albert attire l'attention des enquêteurs sur des drames qui seraient certainement passés inaperçus autrement. Comme s'il souhaitait que justice soit enfin rendue (alors que lui-même est un tueur en série qui a mutilé des enfants de sept à treize ans ! ) mais aussi comme s'il espérait souligner les manquements et les erreurs de chacun des membres de l'équipe d'enquêteurs. Le tueur en série peut-il devenir un justicier ? Le fait même de se poser ce genre de questions montre à quel point le récit est déstabilisant et fait perdre tout repère.

Mon seul regret concernant ce thriller très efficace, ce sont les dernières pages. Carrisi fait preuve d'une maîtrise exceptionnelle de son sujet, il créé avec brio un tueur en série insaisissable; mais les derniers chapitres donnent l'impression d'avoir été bâclés. Un peu comme si l'éditeur avait communiqué une date limite à l'auteur pour la réception de son manuscrit et que Carrisi, n'ayant pas encore terminé son récit, ait dû se dépêcher d'inventer une fin plausible... mais qui détonne par rapport au reste de l'histoire. On reste sur sa faim avec ce dénouement, on a l'impression que la personnalité d'Albert et des enquêteurs ne sont pas exploités à fond par Carrisi. Ainsi, le cas de Mila, l'enquêtrice spécialisée en disparition d'enfants, est particulièrement frappant : elle semblait plus crédible dans les premières pages du roman, en flic froide et déterminée, souffrant d'une absence totale d'empathie; que lors de ses dernières apparitions, où elle se met à pleurnicher parce que sa capacité d'empathie est brusquement revenue comme si de rien n'était (abracadabra?).

Une fin plus sombre, plus désespérée, aurait paru plus adaptée que l'incertitude face à laquelle on se trouve.

Le Chuchoteur a fait le tour de la blogosphère. Vous en trouverez un commentaire chez Mia, Dahlia, Blueverbena,  A propos de livres, Opaline, Le salon de Mrs Pepys, Stephie, Temple du livre.

 

Quelques extraits:

" Nous fréquentons des gens dont nous pensons tout connaître, mais en fait nous ne savons rien d'eux... "

 

" Nous les appelons "monstres" parce que nous les sentons loin de nous, et donc nous les voulons "différents", disait Goran dans ses séminaires. Au contraire, ils nous ressemblent en tout et pour tout. Mais nous préférons balayer l'idée qu'un de nos semblables est capable de telles atrocités. En partie pour absoudre notre nature. Les anthropologues appellent ça la "dépersonnalisation du coupable", et cela constitue souvent le principal obstacle à l'identification d'un tueur en série. Car un homme a des points faibles et peut être capturé. Pas un monstre. "

 

" L'instinct de tuer est en chacun de nous. Mais grâce au ciel, nous sommes aussi dotés d'un dispositif qui nous permet de le garder sous contrôle, de l'inhiber. Cependant, il existe toujours un point de rupture. "

 

" Devant  un cadavre, nous sommes tous curieux. La mort est une dame trés séduisante. "

 

" Les gares sont une sorte d'antichambre de l'enfer, où les âmes s'amassent en attendant que quelqu'un vienne les chercher. "

 

" Certains psychiatres vous appellent "chuchoteurs", pour votre capacité à agir sur la personnalité des plus faibles. "

 

" Goran avait accroché dans sa salle de cours une photo en noir et blanc d'un enfant. Un petit homme dodu et sans défense. Ses étudiants le voyaient et finissaient par se prendre d'affection pour cette image. Quand - plus ou moins en milieu du semestre - quelqu'un avait le courage de lui demander de qui il s'agissait, il les mettait au défi de deviner. Les réponses étaient variées et pleines de fantaisie. Et il s'amusait de leurs expressions quand il leur révélait que cet enfant était Adolf Hitler. Après la guerre, le chef nazi était devenu un monstre dans l'imaginaire collectif, et pendant des années les nations qui étaient sorties victorieuses du conflit s'étaient opposées à toute autre vision. Ainsi, personne ne connaissait les photos d'enfance du Führer. Un monstre ne pouvait pas avoir été un enfant, il ne pouvait pas avoir ressenti autre chose que de la haine, avoir vécu une existence similaire à tant d'autres enfants de son âge, qui étaient par la suite devenus ses victimes. "

 

" On ne survit pas à un tueur en série. Rien ne sert de pleurer, de désespérer ou de supplier. Au contraire, cela alimente le plaisir sadique du tueur. La seule possibilité pour la proie est la fuite. Mais la peur, la panique, l'incapacité de comprendre ce qui se passe jouent en faveur du prédateur. "

 

" Mila pensait que chacun de nous a un chemin. Un chemin qui nous mène chez nous, vers nos proches, les gens à qui nous sommes les plus liés. D’habitude, c’est toujours le même chemin, on l’apprend dès l’enfance et on le suit pour la vie. Mais il arrive que ce chemin se brise, qu’il reprenne ailleurs. Ou bien, après avoir suivi un parcours sinueux, il revient au point de rupture. Ou encore, il reste comme suspendu. Mais parfois il se perd dans l’obscurité. Mila savait que plus de la moitié des gens qui disparaissent reviennent et racontent une histoire. Certains n’ont rien à raconter, ils reprennent leur vie d’avant. D’autres ont moins de chance, il ne reste d’eux qu’un corps muet. Et puis, il y a ceux dont on ne saura jamais rien. Parmi ceux-là, il y a toujours un enfant. "

 

" Dans des cas comme celui-ci, la douleur laisse un espace, un diaphragme entre elle et la nouvelle, une barrière élastique qui s'étire et revient en arrière, empêchant les mots "nous avons trouvé le corps de votre fille " de parvenir à destination. Les mots rebondissent sur un étrange sentiment de quiétude. Une courte pause de résignation avant de s'écrouler. "

 

" Les médecins utilisent l’échelle de Glasgow pour évaluer le coma d’un patient. Grâce à trois simples tests – la réponse verbale, l’ouverture des yeux et la réponse motrice - , on peut établir le degré de compromission de la fonction neurologique. Le recours à l’image d’une échelle pour se référer à l’état de coma n’est pas le fruit du hasard. Parce que l’état de conscience se dégrade progressivement, comme on descend des marches. "

 

" Les tueurs en série ne s'excusent pas. Et quand ils s'excusent, c'est pour fournir une image différente d’eux-mêmes, parce que cela fait parti de leur nature mensongère. Leur but est de troubler la vérité, d'alimenter le rideau de fumée dont ils se sont entourés. "

 

" Les enfants ne voient pas la mort. Parce que leur vie dure une journée, du réveil au coucher. "

 

" Nous avons affaire à un parasite : l’un des ouvriers embauchés pour la construction de la villa des Kobashi restait tous les soirs après la fermeture du chantier, pour aller ensuite s’introduire dans la maison d’en face. Nous craignons qu’il ait … (le criminologue fit une pause pour mieux définir cette idée terrifiante.) … séquestré la famille dans sa propre maison. L’hôte prend possession du nid, et se comporte comme l’autre espèce. Par cette imitation grotesque, il se convainc d’en faire partie. Il justifie chaque chose par son amour infectieux. Il n’accepte pas d’être repoussé comme un corps étranger. Mais, quand il est fatigué de cette fiction, il se débarrasse de sa nouvelle famille, et se cherche un autre nid à infecter. "

 

" [...] elle avait appris beaucoup de choses. Par exemple, qu’un tueur en série sévit à intervalles de temps variables – de quelques heures à quelques mois, voire années – avec une compulsion à répéter son comportement, qu’il n’est pas en mesure d’arrêter. Pour cette raison, la colère ou la vengeance ne font pas partie de son univers. Le tueur en série agit pour répéter une certaine motivation, qui peut être simplement le besoin ou le plaisir de tuer. "

 

" Dans le cas des tueurs en série, le lieu où les victimes sont retrouvées prime sur celui où elles ont été tuées. En effet, alors que l'homicide est un acte que le meutrier se réserve à lui-même, tout ce qui suit devient un moyen pour partager l'expérience. A travers le cadavre de sa victime, l'assassin instaure une sorte de communication avec les enquêteurs. "