couv19321293The New York Trilogy, Paul Auster

Titre français : Trilogie new-yorkaise (Cité de verre, Revenants, La Chambre dérobée)

Edition : Faber & Faber

314 pages

 

 

Résumé de City of Glass

Depuis la mort de sa femme et de son jeune fils, la vie de Daniel Quinn a totalement changé. Il publie toujours des romans, comme avant, mais il s'agit maintenant de polars écrits sous le pseudonyme de William Wilson. A présent, Quinn apprécie les longues promenades solitaires à travers la ville et donne l'impression de vivre détaché de tout.

Un soir, un appel téléphonique surprend Quinn. Quelqu'un demande à parler au détective Paul Auster. Quinn répond qu'il s'agit d'une erreur et raccroche, mais il regrette immédiatement cette impulsion : après tout, les romans de William Wilson mettent en scène un détective privé et Quinn pourrait sans doute s'en tirer aussi bien que son héros.

Quand le téléphone sonne à nouveau, le lendemain soir, Quinn prétend être Paul Auster et convient d'un rendez-vous avec son mystérieux correspondant...

 

Résumé de Ghosts

Blue, détective privé à New York, s'est vu confier par White une mission assez facile : grâce à un appartement loué pour lui par White, il doit espionner son vis-à-vis, Black.

Au début, tout se passe pour le mieux. Blue transmet régulièrement des rapports à White qui lui fait parvenir, comme convenu, les chèques couvrant ses frais.

Mais un jour, un doute s'insinue dans l'esprit de Blue : et si Black était lui aussi payé par White pour l'espionner lui, Blue ?

 

Résumé de The Locked Room

Notre narrateur reçoit une lettre de Sophie Fanshawe, la femme de son ami d'enfance. Sophie lui demande de venir la voir afin de parler de Fanshawe. Notre héros s'exécute et, à l'occasion de cette visite, il apprend que Fanshawe a disparu. Mieux encore : Fanshawe avait prévu sa disparition puisqu'il a fait promettre à Sophie de contacter notre narrateur si une telle chose se produisait.

Notre héros quitte l'appartement des Fanshawe avec deux valises. Elles contiennent l'entièreté des écrits de Fanshawe que celui-ci demande à son ami de faire publier s'il juge qu'ils en valent la peine.

 

Commentaire

Epuisant. C'est le premier mot qui vient à l'esprit une fois terminée cette Trilogie new-yorkaise. Pas dans un sens péjoratif, toutefois : la fatigue vient de la concentration provoquée par chacun des récits.

Les trois textes qui composent le roman sont tous brillants. Développant une réflexion autour des écrivains et, surtout, du langage, les différentes parties du roman nous plongent dans des réflexions de plus en plus intenses. Les personnages, le monde dans lequel ils évoluent, finissent par devenir obsédants.

Commençons par le commencement en essayant de ne pas dévoiler trop d'éléments-clés de l'histoire (les spoilers seront indiqués en rouge, entre crochets et bien séparés du texte, afin de ne pas gâcher le suspense pour ceux qui voudraient le lire - Perrine ? ;-)).

Dans City of Glass, Quinn se retrouve entraîné dans une avanture inouïe. Engagé pour protéger Peter Stillman (le fils) des agissements de Peter Stillman (le père), Quinn va finalement se rendre compte que la situation le dépasse.

 

 

 

[Pendant des années, Peter Stillman senior a séquestré son fils dans leur propre maison. L'objectif de cette manoeuvre cruelle ? Faire oublier à Peter junior le langage humain et lui permettre de retrouver le langage originel, celui que les hommes parlaient avant l'épisode de la Tour de Babel.]

 

 

 

Peter Stillman senior sort de prison et risque de vouloir s'en prendre à son fils. C'est pourquoi Quinn est contacté par Stillman junior et son épouse, qui souhaitent qu'il surveille le vieil homme. Commence alors pour Quinn un travail long et fastidieux. Chaque jour, pendant plusieurs mois, Quinn va observer les agissements de Stillman senior. Il va même réussir à s'approcher du vieil homme et à évoquer, avec lui, ses anciens travaux de recherche.

Les travaux en question concernent le langage et permettent à Auster de se lancer dans des théories qui, au premier abord, semblent étranges. Mais, au fil des contacts entre Quinn et Stillman senior, on se rend compte que le vieil homme n'a pas tout à fait perdu l'esprit : les raisonnements qu'il tient quant au langage et à la signification de celui-ci semblent tout à fait réalistes et, sous la plume d'Auster, donnent réellement l'impression de posséder un vrai fondement académique.

 

Dans Ghosts, c'est Blue qui est entraîné dans une mission aussi mystérieuse qu'effrayante. L'intrigue de ce second récit est plus simple que celle du premier, mais elle fait tout de même froid dans le dos. Auster y distille une impression de malaise croissant grâce à la solitude des personnages et aux pensées paranoïaques de Blue qui se sent observé, traqué.

 

 

 

[Blue est payé pour surveiller l'appartement situé en face du sien, celui de Black. Et Black est payé pour surveiller Blue de la même façon. Il s'ensuit un véritable chassé-croisé entre ces deux hommes et, petit à petit, Blue sombre dans un état proche de la transe.]

 

 

 

Blue donne l'impression de s'enfoncer dans la folie, il fait penser à un rat de laboratoire qui, enfermé dans sa cage, sait très bien que l'expérience pour laquelle on l'utilise va le tuer...

 

Avec The Locked Room, on atteint le paroxysme du récit. Le narrateur y avoue très vite (c'est pourquoi je ne gâche rien en ne le signalant pas comme spoiler) que son amitié et son admiration pour Fanshawe se sont toujours mêlées à un sentiment diffus de jalousie et même, parfois, de haine. Il s'ensuit bon nombre de réflexions toutes plus sombres les unes que les autres sur la relation de ces deux hommes et sur leur entourage.

 

D'une intensité presque insoutenable, The New York Trilogy met en scène des personnages qui semblent avoir comme caractéristique principale une grande solitude. Tous sont profondément isolés au milieu des couples et des familles (très rarement) évoqués par Auster, et c'est probablement pour cela qu'ils constituent des proies faciles pour les différentes personnes qui les contactent.

Je signalais plus haut que Blue ressemblait à un rat de laboratoire... C'est en fait le cas pour les trois " héros " des trois textes d'Auster : ils semblent être manipulés par des chercheurs cruels qui souhaitent analyser les réactions humaines face aux situations les plus sombres possibles.

De nombreux mystères entourent le mystère principal de chacun des trois récits. Les détectives et enquêteurs d'Auster se posent de nombreuses questions, parfois sans rapport direct avec le cas sur lequel ils travaillent. Et on n'a pas toujours de réponses à ces questions... On échafaude des théories, on se demande si on a trouvé la bonne solution... et arrivé à la dernière page, on se rend compte qu'on n'aura jamais la réponse. On ne se sent pas déçu, mais vidé intellectuellement.

New York, dans ce roman, constitue un personnage à part entière. Mais, comme les détectives d'Auster, la ville semble vide et sombre. Elle devient un endroit menaçant. New York paraît inextricablement liée à la morosité qui caractérise la vie des personnages rencontrés. On a presque l'impression que si tous ceux-là vivaient dans une charmante ville de province des Etats-Unis, rien de tout cela ne leur serait arrivé.

Il est difficile d'oublier cette Trilogie new-yorkaise. Elle s'infiltre dans votre esprit, vous obsède, vous tient en haleine et donne l'impression de s'attacher à toutes vos pensées, même les plus éloignées du sujet du roman. Un extrait de The Locked Room décrit parfaitement cette impression : l'éditeur Stuart Green parle du premier roman de Fanshawe dans des termes qui peuvent très bien s'appliquer à The New York Trilogy.

" ' But there's no question,' he went on, ' no question that the man could write. I read the book more than two weeks ago and it's been with me ever since. I can't get it out of my head. It keeps coming back to me and always at the strangest moments. Stepping out of the shower, walking down the street, crawling into bed at night - whenever I'm not consciously thinking about anything. That doesn't happen very often, you know. You read so many books on this job that they all tend to blur together. But Fanshawe's book stands out. There's something powerful about it, and the oddest thing is that I don't even know what it is. ' "

(" ' Ca ne fait aucun doute, ' continua-t-il, ' aucun doute : le type savait écrire. J'ai fini le livre il y a plus de deux semaines et il ne m'a pas quitté depuis. Je n'arrive pas à le sortir de mon esprit. Je m'en souviens tout le temps et toujours aux moments les plus incongrus. Quand je sors de la douche, en descendant la rue, quand je me glisse dans mon lit - chaque fois que je ne pense pas consciemment à autre chose. Ca n'arrive pas très souvent, tu sais. On lit tellement de livres pour ce boulot qu'ils finissent par tous se ressembler. Mais le livre de Fanshawe ne ressemble à aucun autre. Il y a quelque chose de puissant dans ce récit, et le plus curieux, c'est que je ne sais même pas quoi. ' ")

 

Une image qui résume bien la situation :

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