couv72209025The Sherlockian, Graham Moore

Titre français : 221b Baker Street

Edition : Twelve Books

368 pages

Offert par Niki

 

Résumé

Londres, 1893.

Arthur Conan Doyle ne supporte plus le personnage de Sherlock Holmes, son célèbre détective. Désireux de s'en débarasser, il décide de lui offrir une dernière aventure au cours de laquelle Holmes sera tué. Ensuite, Conan Doyle sera libre et pourra écrire ce qu'il voudra.

New York, 2010.

Harold White vient d'être admis dans la société des Baker Street Irregulars, la plus célèbre association de fans de Sherlock Holmes. Débordant d'enthousiasme, Harold participe à la convention annuelle de ces Sherlockians lorsque l'on apprend que l'un des plus érudits d'entre eux, Alex Cale, a été assassiné. Cale avait trouvé le journal disparu de Conan Doyle et, depuis cette découverte, il se prétendait suivi et épié par de mystérieux inconnus...

Fort de son expérience d'enquêteur glanée au fil de ses lectures, Harold décide de résoudre le mystère de la mort de Cale.

 

Commentaire

Un grand merci à Niki pour le bon moment que j'ai passé en compagnie d'Arthur Conan Doyle, de Bram Stoker et d'Harold. En plus de ces principaux personnages, l'intrigue était passionnante.

Pour lire l'avis de Niki sur The Sherlockian, c'est par ici.

 

The Sherlockian est en réalité bien plus qu'un polar. Quand on y réfléchit bien, Graham Moore soulève de nombreux points intéressants par le biais des réflexions de ses différents personnages. A travers la vie et les actes d'Arthur Conan Doyle, ce sont nos réflexes de lecteur/lectrices qui sont notamment mis en évidence.

Conan Doyle semble, au début du récit, jaloux du succès de Sherlock Holmes. Les gens lui envoyent des lettres adressées au célèbre détective et lui demandent (du moins le demandent-ils à Sherlock Holmes) de retrouver des chats que l'on a perdu ou de résoudre des mystères apparemment insondables. Les autographes signés Sherlock Holmes ont bien plus de succès parmi les fans que ceux mentionnant Arthur Conan Doyle. Dans l'inconscient collectif des Londoniens, Sherlock Holmes est devenu un personnage en chair et en os, Arthur Conan Doyle n'étant que le chroniqueur des aventures de ce fin limier.

On comprend, dès lors, la colère de Conan Doyle qui souhaite être reconnu pour lui-même et non passer au second plan par rapport à un personnage de fiction qu'il a fini par détester. Ce doit être dramatique, pour un auteur, d'être méprisé alors que la créature à laquelle il a donné vie est adulée.

Alors, Conan Doyle décide de tuer Sherlock Holmes. Et c'est le drame. Londres est en émoi et la population porte le deuil de Sherlock Holmes. C'est à ce moment du récit surtout que les questions sur la lecture commencent à affluer. Comment peut-on s'attacher à ce point à un personnage de fiction ? Pourquoi haïr l'auteur qui lui offre une fin honorable lors d'une dernière aventure ? Il ne me serait jamais venu à l'esprit, par exemple, d'agresser J.K. Rowling si je l'avais (par le plus grand des hasards) croisée en rue après qu'elle ait supprimé certains personnages de Harry Potter. La rancoeur mêlée de chagrin des fans de Sherlock Holmes est donc difficile à comprendre...

Et puis, Moore replace les événements dans leur contexte grâce à quelques petites phrases glissées dans des conversations variées, et l'on comprend mieux le ressenti des Londoniens. A l'époque victorienne, qui est celle de Sherlock Holmes, peu de distractions s'offrent à la population. C'est encore plus vrai lorsqu'il s'agit des plus pauvres des Londoniens, comme ceux que Conan Doyle recontre dans l'East End. Les aventures de Sherlock Holmes, qui paraissaient sous forme de nouvelles dans le Strand, offraient un dérivatif à la morosité de la vie de certaines personnes et étaient, de plus, accessibles à un grand nombre de lecteurs, qui ne devaient pas débourser trop d'argent pour acheter un journal (sur ce point, j'ai particulièrement apprécié la scène finale, les deux ouvriers mettant leurs maigres ressources en commun afin d'acheter un exemplaire du Strand et de lire la nouvelle aventure de Sherlock Holmes).

Peu à peu, alors qu'il enquête avec son ami Bram Stoker sur les meurtres de jeunes filles commis à Londres, Conan Doyle se rend compte de ce que Sherlock Holmes signifiait pour la population. Ses conversations avec de nombreux admirateurs vont lui ouvrir les yeux. Et le fait d'enquêter sur une affaire de meurtres va le rapprocher de ce détective qu'il déteste : Conan Doyle se retrouve à penser comme Sherlock Holmes et à tenter d'appliquer ses méthodes à sa propre enquête.

Si la lecture occupe une place importante dans The Sherlockian, les auteurs sont également bien présents. Outre Arthur Conan Doyle, j'ai déjà mentionné la présence de Bram Stoker. Ami fidèle de Conan Doyle, Stoker va l'aider non seulement dans son enquête, mais aussi le pousser à se " réconcilier " avec Sherlock Holmes.

A l'époque évoquée par Moore, Stoker n'est pas encore le célèbre auteur de Dracula. Ce roman existe déjà en tant que brouillon (Conan Doyle évoque un manuscrit que Stoker lui a fait lire, parlant de goules et d'un sinistre comte suçant le sang de ses victimes), mais les tentatives de Stoker pour faire publier certaines de ses histoires n'ont pas encore été couronnées de succès.

Au fil du récit, ces deux amis deviennent bien sympathiques et Moore parvient à les rendre réellement attachants. Et comme si cela ne suffisait pas de réunir Conan Doyle et Stoker dans un même roman, l'auteur nous offre une surprise supplémentaire : l'ombre d'Oscar Wilde qui plâne sur le récit à deux reprises. Avec, en prime, une tirade très émouvante de Bram Stoker lorsqu'il apprend la mort de Wilde :

(Bram Stoker évoque, avec Conan Doyle, la possibilité pour ce dernier d'écrire de nouvelles aventures pour Sherlock Holmes)

" 'I don’t care whether you do or not', said Bram. 'But you will, eventually. He’s yours, till death do you part. Did you really think he was dead and gone when you wrote The Final Problem ? I don’t think you did. I think you always knew he’d be back. But whenever you take up your pen and continue, heed my advice. Don’t bring him here. Don’t bring Sherlock Holmes into the electric light. Leave him in the mysterious and romantic flicker of the gas lamp. He won’t stand next to this, do you see ? The glare would melt him away. He was more the man of our time than Oscar was. Or than we were. Leave him where he belongs, in the last days of our bygone century. Because in a hundred years, no one will care about me. Or you. Or Oscar. We stopped caring about Oscar years ago, and we were his bloody friends. No, what they’ll remember are the stories. They’ll remember Holmes. And Watson. And Dorian Gray. "

(" ' Je me fiche que tu le fasses ou pas, ' dit Bram. " Mais tu finiras par le faire. Il est à toi, jusqu'à ce que la mort vous séparent. Tu pensais réellement t'en être débarassé pour de bon lorsque tu as écrit Le Problème Final ? Je ne crois pas que tu le pensais. Je crois que tu as toujours su qu'il reviendrait. Mais le jour où tu reprendras ton stylo et continueras à composer ses aventures, tient compte de cet avis. Ne l'amène pas ici. N'amène pas Sherlock Holmes dans une pièce éclairée à l'électricité. Laisse-le dans la lueur mystérieuse et romantique des lampes à gaz. Il ne peut pas vivre ici, tu comprends ? L'éclat de la lumière l'estomperait. Il appartient plus à cette époque qu'Oscar. Ou que nous. Laisse-le là où il vit, dans les derniers jours du siècle passé. Parce que, dans un siècle, personne ne se souciera de moi. Ou de toi. Ou d'Oscar. Nous avons cessé de nous soucier d'Oscar il y a des années, alors que nous étions ses amis. Non, ce dont les gens se souviendront, ce sont des histoires. Ils se souviendront d'Holmes. Et de Watson. Et de Dorian Gray. ")

Il aurait pu ajouter " And Dracula. " Mais même lui, à ce moment-là, ne croyait plus à la publication de son roman...

Les écrivains ne sont pas les seuls héros de ce récit. Harold White est également un personnage essentiel, même s'il se rapproche plus de l'anti-héros.

Harold est un personnage très sympathique. Passionné par Sherlock Holmes depuis son plus jeune âge, il donne l'impression de n'avoir vécu sa vie que pour intégrer les Baker Street Irregulars. Et quand Alex Cale est retrouvé mort, Harold n'hésite pas une seule seconde : avec toute l'expérience qu'il a accumulée en dévorant les aventures de Sherlock Holmes et d'autres polars, il devrait être capable de résoudre le mystère. Et de retrouver, du même coup, le journal disparu de Conan Doyle, qui semble avoir été volé par le meurtrier de Cale.

Au début, ce projet semble un peu fou. Comment un fan de Sherlock Holmes pourrait-il résoudre une vraie enquête ? Mais, petit à petit, secondé par Sarah, une jeune femme qui se prétend journaliste, Harold avance et trouve des pistes auxquelles la police n'aurait même pas pensé. Il faut dire que le meurtre de Cale rappelle certains éléments des aventures de Sherlock Holmes et que la connaissance encyclopédique d'Harold sur ce sujet l'aide beaucoup.

Personnages sympathiques, ambiance d'époque. Rien que pour cela, The Sherlockian vaut la peine d'être lu. Ajoutez les éléments biographiques dont Graham Moore s'est inspiré pour reproduire les personnages de Conan Doyle et de Stoker, et vous aurez compris pourquoi ce roman est totalement passionnant. A découvrir !

 

Quelques extraits :

" Harold believed in Sherlock Holmes. He knew the stories weren't "real", of course - he didn't believe in Holmes like that. But he believed in what the stories represented. He believed in rationality, in the precise science of deduction. "

(" Harold croyait à Sherlock Holmes. Il savait que les histoires n'étaient pas " réelles ", bien entendu - ce n'est pas de cette façon qu'il croyait à Holmes. Mais il croyait à ce que ces histoires renvoyaient. Il croyait à la rationnalité, à la science précise de la déduction. ")

 

" Realism, I think, is fleeting. It's the romance that will live forever. "

(" Je pense que le réalisme est en train de disparaître. C'est la romance qui survivra. ")

 

Arthur Conan Doyle et Bram Stoker se sont déguisés en femmes afin d'assister incognito à une réunion de suffragettes :

" Arthur narrowly avoided tripping over his own skirt as he hurried out of the ladies’ powder room in full pursuit. "

(" Alors qu'il se dépêchait de sortir des toilettes pour dames pour se lancer à leur poursuite, Arthur parvint de justesse à éviter de trébucher sur sa propre jupe ")

 

" A mystifying sensation of loneliness shook him. Arthur had been alone before, to be sure, but to be alone while surrounded by people, the one sane man in a mad place - that was loneliness. "

 

" On Westminster Bridge, Arthur was struck by the brightness of the streetlamps running across like a formation of stars. They shone white against the black coats of the marching gentlefold and fuller than the moon against the fractal spires of Westminster. They were, Arthur quickly realized, the new electric lights, which the city government was installing, avenue by avenue, square by square, in place of the dirty gas lamps that had lit London's public spaces for a century. These new electric ones were brighter. They were cheaper. They required less maintenance. And they shone farther into the dime evening, exposing every crack in the pavement, every plump turtle sheel of stone underfoot. So long to the faint chiaroscuro of London, to the ladies and gentlemen in black-on-black relief. So long to the era of mist and carbonized Newcastle coal, to the stench of the Blackfriars foundry. Welcome to the cleasing glare of the twentieth century. "

 

" Murder was so trivial in the stories Harold loved. Dead bodies were plot points, puzzles to be reasoned out. They weren't brothers. Plot points didn't leave behind grieving sisters who couldn't find their shoes. "

 

" ' Watson is a cheap, efficient little sod of a literary device. Holmes doesn't need him to solve crimes any more than he needs a ten-stone ankle weight. The audience, Arthur. The audience needs Watson as an intermediary, so that Holmes's thoughts might be forever kept just out of reach. If you told stories from Holmes's perspective, everyone would know what the bleeding genius was thinking the whole time. They'd have the culprit fingered on page one. ' "

 

" Amazing, really, to think of what a man could achieve with the simple ability to put pen to paper and spin a decent yarn. "

 

" There is an undeniable exhilaration in moment of even the smallest discovery. "

 

" Arthur looked deeply into the boy’s clear blue eyes and scanned the contours of his handsome face. Arthur could hear something, faintly, in the distance. A rushing sound. A crash of water against rock. He wasn’t sure if it was real or not, but he heard it all the same. Torrents of water rushing over a cliff. He tuned his ears to the noise and recognized the tone. He steadied his hand and listened to the sound, from the back of his mind, of the Reichenbach Falls. "

 

" Love grew commendably dependable - love was eggs, love was ham, love was the morning paper. "

 

" Arthur had never challenged a man to a duel, but in this moment he understood the magnificent reasonableness of the tradition. It was either that or slugging him outright this very second, which didn't seem nearly so gentlemanly. "

 

" In the darkest corner of a darkened room, all Sherlock Homes stories begin. In the pregnant dim of gaslight and smoke, Holmes would sit, digesting the day's papers, puffing on his long pipe, injecting himself with cocaine. He would pop smoke rings into the gloom, waiting for something, anything, to pierce into the belly of his study and release the promise of adventure; of clues to interpret; of, at last he would plead, a puzzle he could not solve. And after each story he would return here, into the dark room, and die day by day of boredom. The darkness of his study was his cage, but also the womb of his genius. "

 

" ' Look, I get it. I’m a white, heterosexual man. It’s really easy for me to say, ‘Oh, wow, wasn’t the nineteenth century terrific?’ But try this. Imagine the scene: It’s pouring rain against a thick window. Outside, on Baker Street, the light from the gas lamps is so weak that it barely reaches the pavement. A fog swirls in the air, and the gas gives it a pale yellow glow. Mystery brews in every darkened corner, in every darkened room. And a man steps out into that dim, foggy world, and he can tell you the story of your life by the cut of your shirtsleeves. He can shine a light into the dimness, with only his intellect and his tobacco smoke to help him. Now. Tell me that’s not awfully romantic? ' "

 

" At this, the middle point of his career, Arthur was unquestionably England's great composer of the mystery story. Indeed, as the States had failed to produce a mystery author of any caliber since Poe had invented the form, Arthur thought it not unreasonable to say that he was the most accomplished in the world. "

 

" Arthur killed Sherlock Holmes by the light of a single lamp.

(...)

Murder tasted sweet on Arthur's lips. He salivated. His pen, heavy between his stubby fingers, did not scratch the paper. It stroked the pages, filling each one top to bottom with black ink. The plot, the confounding little puzzle of tricks and then treats, had been worked out well in advance. "