couv9884925La Fiesta del Chivo, Mario Vargas Llosa

Titre français : La fête au bouc

Edition : Santillana USA

569 pages

 

 

Résumé

30 mai 1961, Ciudad Trujillo (ex-Saint-Domingue).

Un groupe d’hommes (civils et militaires) est embusqué sur la route que doit emprunter la voiture du « Bouc », Rafael Trujillo, le dictateur qui dirige la République Dominicaine depuis 31 ans. Les hommes qui forment ce groupe sont armés et ont décidé de risquer leur vie afin de supprimer Trujillo.

1996, Saint Domingue.

Urania Cabral, la fille de l’ex-président du Sénat de Trujillo revient dans son pays après trente-cinq ans d’absence et de silence. Durant tout ce temps, elle a refusé le contact avec les membres de sa famille mais, aujourd’hui, elle passe quelques jours de vacances sur son île natale. Pourquoi ? Est-ce pour revoir son père, cloué dans son fauteuil par une attaque cérébrale ? Est-ce pour vérifier que l’argent qu’elle envoie au vieil homme est utilisé pour lui assurer des soins ? Ou pour se venger de ce que ce père qu'elle croyait aimer lui a fait endurer alors qu'elle n'avait que quatorze ans ? Urania elle-même ne le sait pas… Mais, petit à petit, alors qu’elle parcourt les rues de cette ville toujours familière et retrouve des membres de sa famille, un passé douloureux qu’elle croyait oublié refait surface.

 

Commentaire

La Fiesta del Chivo est inspiré de faits réels, puisque Rafael Trujillo a réellement existé. Le roman se concentre sur les quelques heures durant lesquelles se met en place la conspiration pour tuer le Chivo (le Bouc). Toutefois, grâce aux nombreux souvenirs des personnages (ceux d’Urania et ceux des hommes faisant partie de la conspiration, mais aussi ceux de Trujillo lui-même, certains éléments antérieurs et postérieurs à l’assassinat du Chivo sont révélés.

Et quels éléments ! Cruels et, pour la plupart, épouvantables : détails sur les assassinats « politiques », Trujillo se débarrassant des opposants au régime par le biais d Johnny Abbes García, le chef de son service d’intelligence militaire (le SIM) ; viol d’Urania par le Chivo alors que la jeune fille n’avait que 14 ans et que Trujillo en avait déjà 70 ; torture et exécution des participants au meurtre du Chivo…

Avec La Fiesta del Chivo, Vargas Llosa pose la question des responsabilités. Trujillo était-il le seul « coupable » des exactions ayant eu lieu durant ces 31 années passées au pouvoir ? Ses collaborateurs et même son homme de paille, le président Balaguer (titre purement honorifique, puisque Trujillo dirige le pays lui-même) ne partagent-ils pas une certaine responsabilité avec le Chivo ? Loin d’excuser Trujillo (impossible, vu la façon dont son histoire nous est racontée), Vargas Llosa analyse tout de même les actions de chacun et nous fait comprendre, sans clairement les accuser, que la plupart des proches du Chivo étaient aussi responsables que lui de l’installation de la dictature dominicaine.

Le récit est partagé entre les différents points de vue des personnages : un chapitre concerne Urania et ses souvenirs, le suivant concerne les conjurés qui attendent Trujillo pour le tuer, et, enfin, un chapitre nous raconte les activités du Chivo lors de sa dernière journée. De cette façon, Vargas Llosa peut analyser différentes façons d’envisager le régime :

- Urania, fille d’un homme politique fidèle à Trujillo, nous parle des faits et gestes de son père, des illusions que cet homme pourtant intelligent se faisait au sujet de Trujillo ;

- les différents participants au complot se souviennent, eux, des innocents exécutés, des membres de leur famille qui ont été éliminés par le SIM et c’est la souffrance de toute une nation qui se déroule sous nos yeux ;

- Trujillo, quant à lui, est persuadé de son bon droit. Il prétend aimer la République dominicaine et ses habitants et ne leur vouloir que du bien.

Cette façon de se concentrer alternativement sur différents « narrateurs » permet à Vargas Llosa de ne jamais porter de jugement direct sur la dictature du Chivo. Il ne nous « oblige » pas à détester Trujillo. Cela se fait naturellement, par le biais de ce que l’on apprend. De même, les trente et une années de dictature du Bouc nous sont racontées dans un récit continu, sans que le roman se transforme en vraie brique ou s’accompagne d’interminables introduction ou épilogue.

Bien que j’ai beaucoup apprécié cette lecture, j’hésite toutefois à la qualifier de « coup de cœur ». Ce serait particulièrement indécent étant donné les souffrances endurées par les personnages ; d’autant plus qu’il s’agit de personnages réels (même s’il s’agit d’un roman) et de faits réels. Huáscar Tejeda, Luis Amiama Tió, Antonio Imbert, Antonio de la Maza, Salvador Estrella Sadhalá ont réellement existés. Ils ont réellement été torturés par le SIM et froidement exécutés.

Urania et sa famille, y compris Agustin Cabral, par contre, sont fictifs. Mais les souffrances endurées par Uranita sont décrites avec tant de réalisme dans le dernier chapitre qu’il est impossible de ne pas éprouver de compassion pour cette jeune fille qui a quitté son pays et sa famille afin d’échapper à Trujillo. Et, étant donné la personnalité du dictateur, dévoilée peu à peu dans le reste du roman, il n’est pas difficile de comprendre que ce viol qui a détruit la jeunesse et l’innocence d’Urania a très bien pu arriver à d’autres jeunes filles dominicaines de l’ère de Trujillo…

Le titre du roman, particulièrement bien adapté vu le surnom donné à Trujillo, est inspiré d’un merengue dominicain, Mataron al Chivo :

El pueblo celebra con gran entusiasmo la Fiesta del Chivo el treinta de Mayo.