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La maison aux esprits, Isabel Allende

Titre original : La Casa de los Espíritus

Edition : Le Livre de Poche

541 pages

 

Résumé

(Présentation de l'éditeur)

" Une grande saga familiale dans une contrée qui ressemble à s'y méprendre au Chili. Entre les différentes générations, entre la branche des maîtres et celle des bâtards, entre le patriarche, les femmes de la maison, les domestiques, les paysans du domaine, se nouent et se dénouent des relations marquées par l'absolu de l'amour, la familiarité de la mort, la folie douce ou bestiale des uns et des autres, qui reflètent et résument les vicissitudes d'un pays passé en quelques décennies des rythmes ruraux et des traditions paysannes aux affrontements fratricides et à la férocité des tyrannies modernes. "

 

Commentaire

La maison aux esprits m’a beaucoup rappelé Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez. Au plus j’avançais dans le récit, au plus je me sentais revenue quelques années en arrière, quand j’ai découvert Macondo et ses fondateurs, la famille Buendía.

Il faut dire que La maison aux esprits regorge du même « réalisme magique » que Cent ans de solitude. On est plongé, dans le cas de ces deux romans, dans des histoires à la fois profondément terre à terre (l’histoire d’une famille à travers les générations qui se succèdent) et imprégnées de surnaturel. Dans La maison aux esprits, Clara Del Valle, l’une des principales protagonistes – et celles grâce à laquelle nous connaissons l’histoire de sa famille, puisqu’elle a rempli plusieurs cahiers de notes à ce sujet – a un certain talent pour parler aux esprits, voir les fantômes, faire bouger les meubles et même, pour jouer du piano alors que le couvercle de celui-ci est fermé.

Ce qui est étonnant, dans ce genre de roman, c’est que cette dimension magique ne choque pas du tout. Au contraire, elle s’intègre tellement bien dans le récit qu’elle semble aller de soi. Est-ce dû au talent des auteurs ou à une certaine ambiance ? A une façon d’écrire qui nous plonge directement dans le vif du sujet ? Aucune idée. Mais en tout cas, même le plus cartésien des lecteurs ne sera pas étonné d’apprendre que Clara peut faire danser une salière ou que le fantôme de Férula, la belle-sœur de Clara, est apparu à toute la famille Trueba pour annoncer son décès.

Si cette « magie » passe si bien, c’est sans doute aussi parce que le réalisme est très présent lui aussi. Les grands événements politiques du XXè siècle (y compris les deux guerres mondiales) sont mentionnés à plusieurs reprises. Et la politique est d’ailleurs l’occasion pour Allende de critiquer, à mots couverts, le conservatisme qui fait craindre à Esteban Trueba et à ses contemporains les jeunes communistes et leurs idées novatrices.

Le régime politique de Pinochet est également mentionné et les horreurs de la dictature et de la guerre civile participent aussi à rendre ce livre passionnant : on en apprend plus sur ces événements et sur leurs répercussions sur les familles qui ont dû les subir, par le biais de l’histoire des Trueba.

Au niveau des personnages, mon coup de cœur va à Clara. J’ai adoré sa légèreté, sa distraction et sa bonne humeur du début, quand elle et Esteban forment encore un couple uni. La maison haute en couleurs de Clara et son intérêt pour les esprits et pour les guéridons qui lui servent à communiquer avec eux m’ont ravie.

La maison aux esprits est un livre qui se mérite. Personnellement, je l’ai trouvé à la fois compliqué – les chapitres et même les paragraphes sont très longs, les phrases aussi, parfois – et facile – car on entre facilement dans l’histoire de cette famille et on est tout de suite dépaysé, transporté dans le monde d’Allende. Ce n’est pas une lecture que je qualifierais de « lecture-détente », mais c’est quand même un livre qui vaut la peine d’être lu, quitte à réserver pour cela quelques jours (ou semaines, suivant la vitesse à laquelle on lit) pour prendre le temps de le découvrir, de le savourer et de l’apprécier à sa juste valeur.

 

La maison aux esprits a fait l'objet d'une lecture en duo avec Suzanne.

 

Quelques extraits :

" C’était une longue semaine de pénitence et de jeûne, on ne jouait pas aux cartes, on ne faisait pas de musique, qui eût incité à la luxure et à l’oubli, et l’on observait dans les limites du possible les plus grandes tristesses et chasteté, quoiqu’en ces jours précis l’aiguillon du démon tentât avec plus d’insistance que jamais la faible chair catholique. Le jeûne consistait en de mœlleux feuilletés, de savoureuses ratatouilles de légumes, des omelettes bien baveuses et de larges fromages rapportés de la campagne, avec lesquels les familles commémoraient la Passion du Seigneur, se gardant de toucher le moindre morceau de viande ou de poisson gras, sous peine d’excommunication, ainsi que le proclamait instamment le père Restrepo. Nul ne se serait hasardé à lui désobéir. Le prêtre était pourvu d’un long doigt dénonciateur pour désigner publiquement les pécheurs et d’une langue bien entraînée à susciter les remords. "

 

" - Vois-tu, ma petite-fille, dans la plupart des familles il y a toujours un fou ou un idiot, (...). Parfois on ne les remarque pas, parce que les gens les cachent comme quelque chose de honteux. Ou les enferment dans les pièces les plus reculées afin que les visiteurs ne les voient pas. En vérité, il n'y a pas de quoi avoir honte, car eux aussi sont l'oeuvre de Dieu.
- Mais, grand-mère, il n'y en a aucun chez nous, répliqua Alba.
- Non. Ici le grain de folie est réparti entre tous et il n'y en a plus de reste pour que nous ayons notre idiot de la famille. "

 

" Elle en fit part dans ses lettres à Clara dans ses lettres et celle-ci lui répondit qu'elle ne devait pas redouter les morts, plutôt les vivants, car malgré leur fâcheuse réputation, jamais on n'avait vu des momies s'en prendre à qui que ce fût ; au contraire, elles étaient d'un naturel plutôt timide. "

 

" Clara passa son enfance et les débuts de sa jeunesse entre les murs de la maison, dans un univers d'histoires merveilleuses, de silences paisibles où le temps ne se décomptait pas sur les cadrans ou les calendriers et où les objets avaient leur vie à eux, où les revenants prenaient place à table et devisaient avec les vivants, où passé et futur étaient de la même étoffe, où la réalité présente était un kaléidoscope de miroirs sens dessus dessous, où tout pouvait survenir. C'est un régal pour moi de lire les cahiers de cette époque où se dépeint un monde magique désormais révolu. Clara habitait un univers conçu pour elle, qui la protégeait des rigueurs de la vie, où se mêlaient indissolublement la prosaïque vérité des choses tangibles et la séditieuse vérité des songes, où les lois de la physique ou de la logique n'avaient pas toujours cours. Clara vécut cette période toute à ses rêvasseries, dans la compagnie des esprits aériens, aquatiques et terrestres, si heureuse qu'en neuf ans elle n'éprouva pas le besoin de parler. Tout un chacun avait perdu l'espoir d'entendre à nouveau le son de sa voix quand, le jour de son anniversaire, après qu'elle eut soufflé les dix-neuf bougies de son gâteau au chocolat, elle étrenna une voix qui était restée remisée pendant tout ce temps-là et qui sonnait comme un instrument désaccordé… "

 

" Ses yeux se posèrent sur Rosa, l’aînée des filles encore en vie, et, comme à chaque fois, elle fut saisie d’émerveillement. Son étrange beauté avait un pouvoir troublant auquel elle-même n’échappait pas, on l’eût dite fabriquée d’un matériau différent du reste de l’espèce humaine. Nivea savait qu’elle n’était pas de ce monde bien avant qu’elle n’y fût venue, car elle l’avait déjà vue en rêve et ne fut pas surprise lorsque la sage-femme poussa un cri en l’apercevant. "

 

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Lecture en duo du Café la Jasette : Avec Suzanne