couv26636632Cristal noir, Michelle Tourneur

PEB2269

Edition : Fayard

Nombre de pages : 283

 

 

 

 

Résumé

Paris, printemps 1929.

Le Paquebot, le restaurant de Charles-Henri Chelan et de son ami Robert, attire les foules. Pearl Edwards, une jeune américaine qui prépare un ouvrage sur la gastronomie française, passe beaucoup de temps au Paquebot et observe. La ronde des plats. Le soin apporté à la carte. Le décor à la fois sobre et somptueux. Et, surtout, Chelan lui-même. Le chef qui compose des plats comme d'autres composent des morceaux de musique.

A travers les yeux et l'objectif de Pearl, c'est toute une époque qui se dessine et se dévoile...

 

Commentaire

Un grand merci à Babelio et aux Editions Fayard pour ce superbe roman.

Le récit de Michelle Tourneur est d’une douceur exquise. En le lisant, on a l’impression de goûter l’un des desserts des maîtres-pâtissiers du Paquebot. Pourtant, l’époque de l’histoire durant laquelle se déroule ce roman n’est pas des plus douces. Deux drames entourent les héros de Tourneur.

Il y a d’abord la Première guerre mondiale. Charles-Henri et Robert ont connu les tranchées. A l’époque, ils étaient chargés de l’intendance et réconfortaient les hommes autant que faire se peut avec des plats chauds.

Et puis, il y a le krach boursier de 1929 qui s’annonce. La Bourse s’affole, certains pressentent déjà le drame à venir sans pouvoir tout à fait le cerner. Un Américain va jusqu’à prévenir Pearl lors d’une visite à la librairie Shakespeare & Co. à Paris (lieu de rencontre des expatriés, conseillé à Pearl par son propre père) :

« - Merrill à Wall Street n’est pas vraiment alarmiste, mais il est formel. Ne plus s’endetter. Ne plus acheter. Se libérer des crédits. Toucher les plus-values, au plus vite. Vendre, vendre, vendre ! »

Et il ajoute : « Le rêve doit attendre. »

Malgré cette tempête qui s’annonce, Cristal noir reste un véritable délice. Les cuisines du Paquebot produisent de véritables chefs-d’œuvre qui ne mettent pas seulement l’eau à la bouche des clients, mais aussi des lecteurs de Michelle Tourneur. Et puis, au-delà de la simple gourmandise, c’est toute une époque qui prend vie sous nos yeux.

Gabrielle Chanel, Diaghilev et ses Ballets Russes, Paul Poiret et ses extravagances. Tous les symboles de l’époque sont là. Les personnalités fascinantes, les grandes créations et nouveautés (l’Exposition de 1925 est mentionnée). C’est encore l’occasion, pour Michelle Tourneur, de nous offrir quelques beaux passages :

«  L’unique personne à qui il en avait touché mot était le couturier Paul Poiret. Sa maison de couture venait de faire faillite. Il était parti pour l’Amérique. Il croyait pouvoir y être encore lui-même, en accord avec ses rêves et avec l’art du moment. L’Amérique l’avait cloué au pilori. L’envol amoureux de ses robes fluides autour des reins des femmes avait révulsé les Terres de la Vertu. Les ligues puritaines s’étaient déchaînées contre le petit Français replet, au regard lourd, qui abordait le Nouveau Monde avec le péché originel dans ses malles à chiffons. »

« Paul Poiret avait écouté avec un sourire énigmatique la confidence sur l’opaque dans le transparent. A sons sens, tout lieu, tout moment, dégageait des ondes contradictoires. Il s’y connaissait en climats, en atmosphères. Il n’avait fait qu’exploiter cela dans son métier de toutes les manières. Il l’avait distillé dans ses parfums. Il en avait tiré des chefs-d’œuvre qui, dépassant de très loin l’art vestimentaire, traçaient des paysages imaginaires et peut-être des visions prophétiques. (…) »

Gastronomie, parfumerie, musique (Charles-Henri avait pour mère une virtuose polonaise), photographie, littérature… Cristal noir est un hommage à l’art sous toutes ses formes. Et un roman qui donne envie de disposer d’une machine à remonter le temps. Pour pouvoir vivre au moins un jour dans le Paris de ces années-là…

 

Le site Internet des Editions Fayard est par ici.

La page consacrée à Cristal noir est ici.

 

Extraits

" Depuis l'enfance, il [Poiret] aimait le foisonnement de l'endroit. Il était né dans le quartirt. Ces vastes halles du négoce qu'irriguaient à pleins ruisseaux les richesses de la terre et de la mer lui redonnaient des envies. Le goût de la vraie faim. Au reste, il ne l'avait pas perdue. Il n'était pas près de la perdre, il se demandait seulement jusqu'où irait le mouvement de balancier en cours. Simple pause dans la féerie ou effrayante course à l'abîme ? Ici, ailleurs, ruptures, changements. Ascensions fulgurantes et chutes brutales. Gabrielle Chanel et sa petite robe de crêpe noire, au zénith. Diaghilev, paraît-il, miné par le diabète à Venise. "

 

" Son attention allait de lui aux houppes roses ouvertes pour quelques jours sur les branches de l'orme. Féminité passagère. Souffle à saisir. Bref moment avant l'apparition des feuilles. "

 

" Robert tourna le dos. Il commença la dégustation de la compote. Pommes, sucre. Dessert d'enfance monté à son intention des grandes cuisines, le plus modeste qui pût sortir d'un atelier de pâtisserie. "

 

" Le chou à la crème est une sphère. Le paris-brest, une roue. Quand la petite cuiller attaque le chou, la coque raidie de caramel se fend et s'écarte. A la seconde attaque, elle éclate en brisures de pâte, en volutes de crème et en écailles de caramel. "