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La fin du monde a du retard, J.-M. Erre

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Edition : Buchet/Chastel

Lecture numérique

Format : ePub

 

 

 

Résumé

(Présentation de l'éditeur)

" Construit sous la forme d’une course poursuite, La Fin du monde a du retardmet en scène Alice et Julius, deux amnésiques qui s’évadent de la clinique psychiatrique où ils sont traités. En effet, Julius s’est donné pour mission de déjouer un terrible complot qui menace l’humanité. Poursuivis par la police, par des journalistes et par de mystérieux personnages de l’ombre, ils iront de péripéties en rebondissements jusqu’à l’incroyable révélation finale.

Comme dans chacun de ses romans, J.M. Erre joue avec les codes d’un univers de la culture populaire (le cinéma bis dans Série Z ou le roman policier dans Le Mystère Sherlock). Dans ce nouvel opus, ce sont les thrillers ésotériques à la Da Vinci Code qui servent de terrain de jeu.

En s’interrogeant de façon décalée sur la manière dont chacun construit ses certitudes, La Fin du monde a du retard se veut avant tout un récit joyeux sur ce qui fait à la fois le malheur et la grandeur de l’être humain : sa capacité à se raconter des histoires ! "

 

Commentaire

Niki est la bienfaitrice des lectrices en détresse. C'est grâce à elle que je viens de découvrir J.-M. Erre et, honnêtement, lire quelques pages de La fin du monde a du retard entre quelques pages du Ravissement de Lol V. Stein, m'a fait le plus grand bien ! 

Ce livre est une vraie pépite pour tous ceux qui aiment l'humour, l'ironie et les situations rocambolesques. Plus d'une fois, j'ai bien rigolé en découvrant les aventures d'Alice et Julius. Comme la plupart du temps, je lisais ce roman dans le train, j'ai d'ailleurs dû effrayer quelques voyageurs... 

La fin du monde a du retard commence dans un hôpital psychiatrique. Situation potentiellement délicate (on pourrait craindre le "roman psychologique", avec réfléxions incompréhensibles à la clé) dont l'auteur se tire avec brio puisque, immédiatement, l'humour est bien présent :

" Le docteur Mendez avait transformé le vétuste asile de fous Saint-Charles, où les sœurs bénédictines soignaient les bredins des villages alentour à coups de missel sur le crâne, en maison de repos high-tech. S’inspirant de méthodes américaines qui avaient fait leurs preuves dans les pénitenciers du Middle West, Mendez prônait une thérapie comportementale par l’investissement personnel dans l’espace de vie. En quinze ans d’application, le bilan était remarquable : les pensionnaires avaient creusé la piscine du docteur, construit son tennis et son minigolf, et rénové toutes les pièces de son manoir de fonction, au fond du parc. Quant au projet « Construction d’une annexe dans le Lubéron », pour lequel les pensionnaires se montraient très motivés, on attendait les subventions du conseil général qui ne sauraient tarder. "

Le coup de "l'investissement personnel dans l'espace de vie" m'a tout de suite plu. Et la suite est du même genre.

Avec les aventures d'Alice et Julius J.-M. Erre se lance dans une véritable parodie de la quête désespérée, telle qu'on la retrouve dans divers romans d'aventures. L'auteur ne s'en cache d'ailleurs pas, puisque Julius s'inspire libement de plusieurs romans du genre : Le Seigneur des Anneaux (comme quoi, je partage les goûts des amnésiques) et Le Club des cinq va camper sont ses grandes références et Julius y pioche des phrases-types qu'il adore ressortir. Se retrouver dans une situation désespérée ne l'inquiète pas puisque, pour Julius, tous les héros lancés dans une quête sont confrontés à des difficultés et à des sceptiques qui ne croient pas en leur quête.

Le roman est également ponctué d'extraits du site Internet de Julius, www.la-fin-du-monde-a-du-retard.com. Dans ses articles, Julius explique la théorie du complot telle qu'il la conçoit (en partant de l'allégorie de la caverne de Platon) et nous explique pourquoi nous sommes tous aveuglés par notre vie quotidienne. On le voit donc, Julius est un maniaque du complot, qui continue à se sentir "pourchassé" tout au long du roman. Mais, encore une fois, cela ne le dérange pas : ça fait partie de sa quête.

Pour que le rôle de héros endossé par Julius soit complet, il lui fallait une belle en détresse. C'est Alice qui remplit ce rôle même si, côté détresse, Julius a plutôt mal choisi : Alice semble en effet bien plus dégourdie que notre héros et, en tout cas, plus athlétique, puisque c'est elle qui gère plus d'une fois les "méchants".

Que dire de la fin du roman ? Elle est totalement inattendue et le dénouement m'a prise au dépourvu. Je m'attendais à tout... sauf à ça ! On en apprend évidemment plus sur Alice et Julius et sur les raisons de leur internement à la clinique Saint-Charles, mais les révélations qui nous sont faites sont vraiment étonnantes.

Je ne vous en dis pas plus mais, pour terminer ce billet en beauté, voici une sélection de mes passages préférés. Et il y en a beaucoup !

 

Extraits

" Les préparatifs battaient leur plein. L’atelier Schizophrénie créatrice peaufinait la confection des lampions qui allaient égayer le parc, et que le groupe Maniaco-bucoliques commençait à accrocher aux arbres. Le club Bricolo-dépressifs s’était lancé dans la construction d’une gigantesque scène qui verrait se succéder discours, chansons et spectacle de magie (les sosies de Johnny Hallyday et du magicien Garcimore avaient confirmé leur venue). Enfin, la communauté Gastronomie paranoïaque, qui avait en charge la confection de l’apéritif dînatoire, rivalisait d’imagination dans l’élaboration de recettes à base de chips et d’olives plus ou moins dénoyautées. C’était l’effervescence dans les salles communes, et les infirmiers soutenaient la motivation des troupes en distribuant généreusement des pilules bariolées. "

 

" À vingt heures précises, le docteur Mendez donna le coup d’envoi des festivités du centenaire par un discours plein de panache. Face à lui s’agglutinait une foule de pique-assiettes endimanchés chez qui l’amour des buffets à volonté avait vaincu la crainte de se mêler aux facétieux pensionnaires de la clinique qu’on avait revêtus d’une tenue orange Guantanamo afin d’éviter une fuite des cerveaux. "

 

" Soudain un son puissant retentit et emplit l’espace, un peu comme dans la scène coupée de la Genèse quand le son fut. Un son de basse, métallique et assourdissant, qui fit vibrer en rythme les bedaines du peloton journalistique, éradiqua trois générations de taupes et déterra les betteraves à deux kilomètres à la ronde. Puis, à la suite d’un accord en do majeur polycacophonique, alors que les squelettes cliquetaient sous les peaux en vaguelettes des paparazzis, la lumière blanche se colora de teintes magnifiques. Vert malachite, rouge d’Andrinople, bleu charrette, brun gastro, les couleurs alternaient lentement au rythme des notes de musique, étirées et hypnotiques. Enfin, la lumière baissa d’intensité, la musique se fondit dans le silence, et les rétines meurtries purent contempler l’incroyable apparition.

Une soucoupe roulante.

Le groupe des photographes s’écarta pour laisser passer l’objet roulant non identifié. Certains tombèrent à genoux pour entonner un chant de gloire ; d’autres, rattrapés par leur mission sur Terre, mitraillaient l’apparition ; quelques-uns, enfin, traversaient la route, décidés à intégrer au plus vite la clinique Saint-Charles. De forme quasi sphérique, d’apparence similimétallique, de couleur pseudo blanchâtre, l’appareil prouvait l’existence d’une intelligence des plus moyennes.

Alice et Julius s’engouffrèrent dans le véhicule plus ou moins galactique qui, vu de l’intérieur, ressemblait étrangement à une Fiat Uno modèle 1983. Au volant de l’appareil trônait un de ces êtres que la nature facétieuse aime produire de temps en temps, histoire de rigoler un coup : l’adolescent attardé. Obèse et barbu, hilare et joufflu, il arborait un costume jaunâtre de bibendum interstellaire, émouvant hommage à Jacques Villeret dans l’œuvre phare du cinéma de science-fiction à la française : La Soupe aux choux. "

 

" « Boum ! » fit la porte en percutant le crâne du commissaire Gaboriau comme pour rejouer l’ancestral combat entre la matière inerte et l’esprit humain.

« Nom de Dieu ! » blasphéma le commissaire en lâchant son gobelet de café brûlant qui égaya sa chemise blanche trop sévère d’une originale coulée brunâtre. "

 

" « Les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas », disait toujours Victor Hugo en posant sa boule à neige vénitienne sur son napperon en macramé bolivien. Afin d’illustrer cette pensée magistrale, prenons pour exemple l’antre d’Ours, (...). Un visiteur sensible aux choix esthétiques innovants saura reconnaître dans le logis de l’ursidé un bunker néo-industriel d’inspiration Bauhaus post-moderne, là même où certains esprits chagrins s’obstineront à n’y voir qu’un garage auto désaffecté reconverti en loft de célibataire poilu à l’hygiène post-moderne.

De son côté, Alice était loin d’avoir de telles préoccupations esthétiques quand elle se réveilla sur la banquette art brut (ou défoncée) de la chambre concept (ou placard à balais) dans lequel elle avait dormi en compagnie d’un énorme chat en pleine mue existentielle (ou atteint de pelade). "

 

" Quant à la composition du petit déjeuner, elle manifestait une position de lutte philosophique contre l’idéologie culpabilisatrice du manger-bouger. Après trois tartines de brioche farcie au E412 recouvertes d’une épaisse couche de Nutella générique fabriqué en Birmanie et trempées dans un mélange de saccharose et d’huile de palme aromatisé au café, on accède à un niveau supérieur de conscience.

(...)

– Servez-vous à volonté, fit Ours avec entrain. Brioche, Nutella, surimi : tout ce qu’il faut pour bien commencer la journée. Si vous voulez de la margarine avec votre Nutella, n’hésitez pas, j’en ai sous l’évier.
– Vous n’auriez pas un fruit ? demanda Alice.
Ours regarda Julius d’un air affligé avant de soupirer :
– Un fruit ? Pourquoi pas des légumes tant qu’on y est ?
Ours et Julius se mirent à ricaner avec une subtilité ypiquement masculine agrémentée du spectacle de leurs bouches ouvertes sur des tartines en phase masticatoire. "

 

" Le Poète s’inclina. C’était un jeune homme aux bras interminables qui proposait à la vue toute une panoplie d’atouts rappelant combien l’adolescence est une période espiègle : une peau soumise à une activité éruptive intense de type etnacnéique, une collection de poils de barbe isolés investissant les étroits espaces interbuboniques, une coiffure anarchique rappelant un empilement de trois perruques et de quelques peaux de bêtes. Encore un qui regarderait pourtant ses photos vingt ans plus tard en pleurant sur sa jeunesse perdue. "

 

" Au même moment, le commissaire Gaboriau arriva sur la place Saint-Théodule en compagnie du lieutenant Matozzi et d’une équipe d’intervention. Timide, la foule accueillit ce déploiement policier avec beaucoup de retenue dans l’expression de son enthousiasme, préférant par pudeur dissimuler son admiration derrière des quolibets. En réponse, les CRS brandirent leurs matraques et entraînèrent les jeunes les plus motivés dans une partie de bâton-prisonnier, car le CRS a su garder son âme d’enfant. "