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La jeune fille à la perle, Tracy Chevalier

Titre original : Girl with a Pearl Earring

Edition : Gallimard

Nombre de pages : 313

 

 

 

 

Résumé

A seize ans, Griet est placée comme servante afin de subvenir aux besoins de sa famille. Son père, artisan faïencier, a perdu la vue suite à l'explosion de son four et, depuis, la survie est difficile.

Griet entre donc au service d'une famille de ce qu'elle appelle " le coin des papistes ". Il s'agit, en réalité, de la maisonnée du peintre Johannes Vermeer.

Fascinée par les tableaux de son maître, dont elle est chargée de nettoyer l'atelier, Griet va devenir très proche de Vermeer. Et, par là-même, s'attirer les foudres de son épouse, Catharina et de Tanneke, l'autre servante, toutes deux jalouses des prérogatives de Griet.

 

Commentaire

La présentation de l'éditeur parle, en ce qui concerne la relation entre Griet et Vermeer, de " corruption de l'innocence ". Pourtant, dès le début du récit, on a l'impression que Griet n'est pas si innocente que cela. Au départ, elle est fascinée par Vermeer, probablement parce qu'il est peintre et que Griet a grandi dans un foyer où la peinture occupait une place essentielle (le père de Griet peignait des carreaux de faïence). Mais Griet semble très vite vouloir supplanter Catharina dans l'affection de Vermeer. Ce n'est jamais énoncé clairement, écrit noir sur blanc par Tracy Chevalier, mais on sent très vite s'installer un certain jeu de séduction entre le peintre et la jeune servante, laquelle semble s'en rendre compte et ne pas s'en formaliser plus que cela. En ce qui concerne l'innocence, Griet n'est donc pas un modèle.

Un bon point de ce récit, outre qu'il traite d'un des peintres les plus talentueux, est l'ambiance particulière aux Pays-Bas de cette époque, parfaitement rendue par l'auteure.

La vie quotidienne est rythmée par les achats au marché et par la navigation sur les canaux, qui occupent une place importante dans la vie des habitants. Ces canaux ne sont pas seulement un moyen de communication, reliant Delft aux autres villes de Hollande (ils permettent, entre autres, aux différents marchands de vendre leur production au marché), ils sont aussi une source d'eau pour les travaux ménagers : lessive, lavage des sols,... Griet fait d'incessants allers-retours, en une seule journée, entre le canal qui passe devant la demeure des Vermeer et sa cuisine, où elle se livre à différentes tâches réclamant de l'eau bouillie.

Dans un contexte plus léger, la jeune fille mentionne plus d'une fois la douceur d'un moment passé à flâner le long de ces mêmes canaux, lors d'une chaude journée d'été... Et l'on se prend à rêver à cette époque révolue, où la vie était si difficile pour des filles comme Griet, mais qui a vu l'éclosion de grands artistes, comme Vermeer.

Une interrogation m'a trotté dans la tête tout au long de ma lecture : une jeune fille d'origine modeste, au XVIIe siècle, peut-elle employer un langage aussi châtié que celui de Griet ? Est-ce l'influence du milieu artistique dans lequel elle a grandi ? Toujours est-il que Griet semble parler (si l'on peut employer ce verbe à propos d'un personnage de roman) beaucoup mieux que les autres femmes de sa condition (je pense à Tanneke, par exemple). Malgré ses difficultés à lire, dont elle parle elle-même, Griet semble très cultivée. Peut-être est-ce voulu de la part de l'auteure, comme un moyen de singulariser Griet au milieu de personnes qui lui en veulent.

En tout cas, le langage particulièrement soigné de la jeune servante, les descriptions détaillées des tableaux de Vermeer et des rues de Delft, tout cela fait de cette Jeune fille à la perle un très beau roman, empreint d'une grande nostalgie.

 

Extraits

" Son regard vint se poser sur moi comme un papillon sur une fleur, je ne pus m'empêcher de rougir. "

 

" Je tournai la tête et le regardai par-dessus mon épaule droite.

Ses yeux s'immobilisèrent dans les miens et tout ce qui me vint à l'esprit ce fut que leur gris me rappelait l'intérieur d'une coquille d'huître. "

 

" Je ralentis le pas. Toutes ces années passées à aller chercher de l'eau, à essorer des vêtements, à laver par terre, à vider des pots de chambre, sans espoir drentrevoir la moindre beauté, couleur ou lumière dans ma vie, défilèrent devant moi comme une immense plaine, au bout de laquelle on apercevait la mer sans jamais pouvoir l'atteindre. S'il m'était plus possible de travailler avec les couleurs, s'il ne m'était plus possible d'être auprès de lui. je ne savais comment je pourrais continuer à travailler dans cette maison. "

 

" Le canal que je longeai était un miroir de lumière blanche moirée de vert.  Plus le soleil deviendrait intense, plus le canal s’assombrirait, jusqu’à prendre la couleur de la mousse.
Frans, Agnès et moi venions souvent nous asseoir au bord de ce canal.  Nous y jetions cailloux, bouts de bois et même, un jour, un carreau de faïence en morceaux, nous plaisant à imaginer ce qu’ils pourraient rencontrer au fond, non point des poissons, mais des créatures dotées d’innombrables yeux, d’écailles, de mains et de nageoires. "

 

" Ce n'est pas le tableau qui est catholique ou protestant, reprit-il, mais ceux qui le regardent et ce qu'ils s'attendent à voir.  Un tableau dans une église est comme une chandelle dans une pièce obscure, on s'en sert pour mieux voir.  Elle est un pont entre Dieu et nous-mêmes, mais ce n'est pas une chandelle protestante ou une chandelle catholique, c'est juste une chandelle. "

 

" Il refusa de me montrer le tableau. Il le posa sur un autre chevalet, de biais par rapport à la porte, et m'interdit de le regarder. Je promis de lui obéir, mais certains soirs, couchée en chemise de nuit  dans mon lit, j'avais envie de m'envelopper d'une couverture et d'aller pieds nus, en cachette y jeter un coup d'oeil. Il n'en saurait rien. "

 

" Je jetai un dernier coup d'oeil au tableau, mais à force de l'étudier aussi intensément, je sentis que quelque chose m'échappait. Cela revenait à regarder une étoile dans un ciel nocturne. Pour peu que je la fixe du regard, j'avais peine à la voir, mais sitôt que je la regardais du coin de l'oeil, elle se mettait à briller de tous ses feux. "