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Avant le gel, Henning Mankell

Titre original : Innan frosten

Edition : Points

Nombre de pages : 486

 

 

 

Résumé

(Présentation de l'éditeur)

" Des animaux immolés par le feu, la tête et les mains d'une femme gisant près d'une bible aux pages griffonnées... Le commissaire Wallander est inquiet. Ces actes seraient-ils un prélude à des sacrifices humains de plus vaste envergure ? La propre fille de Wallander, impatiente d'entrer dans la police, se lance dans une enquête parallèle. Entraînée vers une secte fanatique résolue à punir le monde de ses péchés, elle va rapidement le regretter. "

 

Commentaire

A première vue, le résumé de ce polar semble assez gore. Il faut dire que dès qu'on parle d'animaux torturés, j'attrape des sueurs froides... Heureusement pour moi, les passages concernant ces pauvres bêtes ne sont ni trop nombreux ni excessivement détaillés.

Ce qui est surtout intéressant dans Avant le gel, c'est que l'on découvre plus en détail la personnalité de Linda Wallander et les relations qu'elle entretient avec son père.

Linda vient de terminer l'école de police et s'apprête à intégrer le commissariat d'Ystad, où elle commencera au bas de l'échelle : patrouilles consistant à ramasser les ivrognes et à les enfermer en cellule de dégrisement, intervention dans des disputes conjugales, et autres missions très (hum, hum) passionnantes. Mais son entrée en service n'est pas pour toute de suite, et Linda s'ennuie... Heureusement, elle renoue avec deux amies depuis longtemps perdues de vue : Zeba, dite "le Zèbre" et Anna Westin. 

Mais un beau jour, alors qu'elle se présente chez Anna, avec laquelle elle avait rendez-vous, Linda constate la disparition de son amie. Elle est inquiète, car cela ne ressemble pas à Anna de partir ainsi. Et puis, quelques jours avant, son amie a prétendu avoir reconnu Erik Westin, son père, à Malmö, alors que celui-ci a disparu plus de vingt ans auparavant.

Linda se lance donc dans sa propre enquête, pendant que son père cherche l'identité de celui ou celle qui a atrocement mutilé Birgitta Medberg, une géographe sans histoires. Et, bien vite, les enquêtes des deux Wallander vont se croiser, pour le plus grand malheur de l'ami Kurt, qui voudrait voir sa fille s'occuper à d'autre chose qu'une enquête criminelle durant ses vacances.

Grande nouvelle, les amis : Kurt Wallander est encore plus colérique (oui, oui c'est possible) vu par les yeux de sa fille. Linda avoue d'ailleurs plusieurs fois qu'elle a toujours été terrorisée par les sautes d'humeur et par les rugissements et hurlements divers de son père. Par contre, ce dont la jeune femme ne se rend pas vraiment compte, c'est qu'elle ressemble beaucoup à son cher papa : elle jette des objets contre les murs, perd son téléphone mobile au mauvais moment (son père tout craché, je vous le dis), rabroue tout le monde dès qu'elle est de mauvais poil et va même jusqu'à ouvrir l'arcade sourcilière de son père en lui jetant un cendrier de verre à la tête (avant de s'étaler, elle-même dans l'entrée du commissariat et de s'ouvrir la lèvre => comme quoi il y a une justice en ce bas monde). Ambiance, ambiance !

Et ce n'est pas tout. Si l'on organisait un concours du "Wallander le plus bizarre de l'année", Mona, ex-femme de Kurt et mère de Linda, remporterait haut la main la médaille d'or ! Car Avant le gel nous permet aussi d'en apprendre plus sur cette femme qui n'est qu'évoquée par Kurt dans les autres volumes. Ainsi, au gré des pensées de Linda sur ses parents, leurs disputes et leur divorce, on retiendra, en vrac, que Mona a passé son temps à fouiller les affaires de sa fille (même quand celle-ci n'avait que 7 ou 8 ans ; c'est sûr qu'à cet âge elle risque de prendre la pilule contraceptive en cachette ou de cacher des sex-toys sous son lit...), à lire son journal intime, à se plaindre, à rabrouer sa fille et à lui dire qu'elle ne veut pas d'elle et qu'elle n'a qu'à vivre avec son père. Quelle mère idéale ! On atteint le summum des relations mère-fille dysfonctionnelles lorsque Linda, alors en route pour Copenhague, s'arrête chez sa mère (attention, spoiler - pas énorme, mais je ne veux pas gâcher ce moment d'anthologie pour ceux d'entre vous qui souhaiteraient découvrir cette charmante femme) et la trouve dans le plus simple appareil en train de boire de la vodka au goulot... 

Bref, même si Linda a hérité du sale caractère de son père, on peut dire qu'elle a quelques excuses. Et, finalement, même s'il est par moments épouvantable, Kurt Wallander est bien moins cinglé que Mona.

Je vous avoue qu'avec tant de rebondissements familiaux, l'enquête en elle-même passe un peu au second plan. Je me suis tellement amusée en lisant le récit des aventures de la famille Wallander au grand complet que je n'ai pas pu me concenter autant que je le souhaitais sur le reste de l'intrigue (j'attendais avec impatience d'autres révélations croustillantes sur Mona ou Kurt, voire les deux = voyeurisme ?)

Pourtant, la trame de fond de ce polar est excellente. Il y est question de sectes et de fanatisme religieux, thème très actuel de surcroît. Là aussi, on a affaire à une bande de cinglés (Mona devrait envisager de les rejoindre) et, devinez qui on y retrouve ? (Attention spoilers) Henrietta Westin, la mère d'Anna ! Henning Mankell avait-il un problème avec sa propre mère ?

L'équipe de Wallander a donc fort à faire dans ce polar, et on a réellement l'impression qu'ils ne parviendront pas à résoudre les diverses énigmes qui se posent à eux : torture d'animaux, incendies et explosions, destruction d'édifices religieux, disparitions (et parfois réapparitions), meurtre et mutilations... Les enquêteurs n'arrêtent pas une minute mais ne donnent pas vraiment l'impression d'avancer... mais c'est peut-être voulu, puisque cela permet à Linda de venir mettre son grain de sel et de trouver certains indices.

A noter aussi : la réapparition de Stefan Lindman, l'enquêteur dont on fait la connaissance dans le one-shot Le retour du professeur de danse. C'est un personnage que j'ai eu beaucoup de plaisir à retrouver et qui apporte un petit "plus" à l'équipe habituelle d'Ystad.

Amateurs de polars, n'hésitez plus : plongez-vous dans Avant le gel. C'est une lecture jubilatoire.

 

Extraits 

(Mon billet est déjà très long, mais je ne résiste pas à partager quelques extraits)

 

" Des lambeaux de brume dérivaient au-dessus des champs. L'église avait finit de brûler, il ne restait que les murs béants, calcinés. Une épaisse fumée s'élevait encore du toit effondré. Des hommes et des femmes contemplaient, silencieux, les ruines de leur église. Linda vit un vieil homme nettoyer une pierre tombale avec des gestes lents, pour la débarrasser de la suie, et pensa qu'elle n’oublierait jamais cette image. "

 

" Linda ne savait jamais à l'avance quand se déclencheraient les crises de rage subites et excessives de son père. Elle se rappelait la peur qui avait accompagné toute son enfance, et qu'ele partageait avec sa mère. Son grand-père, lui, se contentait de hausser les épaules ou de crier encore plus fort. "

 

" Elle entendit son pas lourd dans l’escalier. Il va réveiller tout l’immeuble. J’ai un père qui se déploie dans la vie comme un peloton d’infanterie en colère. "

 

" Certains se fixent quelques semaines dans l'année pendant lesquelles ils ne touchent pas à l'alcool. C'est sûrement une initiative raisonnable. Pour ma part, je réserve dans l'année un certain nombre de semaines, appelons-les les blanches, appelons-les les noires, où je n'accorde aucun intérêt, quel qu'il soit , au monde qui m'entoure. Quand j'émerge de cette abstinence médiatique, il s'avère toujours que je n'ai rien raté d'important. Nous vivons sous une pluie crépitante de désinformation et de rumeurs, avec un nombre très réduit de nouvelles décisives. Au cours de ces semaines d'absence, je me consacre à la recherche d'autre sorte d'information : celle que j'ai en moi. "

 

" Ce type n’a jamais appris l’art du réveil en douceur. Il tape des poings, ou alors il vous secoue par l’épaule. Ce n’est pas qu’il réveille les gens ; il les arrache en sursaut à leurs rêves "

 

" Personne ne savait faire autant de bruit que lui dans une salle de bains. À croire qu’il livrait une bataille rangée contre les savons, les robinets et les serviettes. "

 

" Elle pensa aux signalements, aux portraits robots et aux exercices informatisés qu’ils avaient faits à l’école. Chacun d’entre eux avaient eu la possibilité de se voir à l’écran tel qu’il ou elle serait vingt ans plus tard. Linda avait constaté qu’elle ressemblerait de plus en plus à son père, voire à son grand-père. Nous suivons la trace des ancêtres, se souvenait-elle d’avoir pensé. Au cours de notre vie, ils font tour à tour de rôle une apparition furtive. Si on ressemble à sa mère quand on est petit, on finit sa vie avec le visage de son père. Quand on ne se reconnaît plus, ce sont les aïeuls qui ressurgissent. "

 

 

Fait partie de la série Commissaire Wallander

Tome 0 : La faille souterraine et autres enquêtes

Tome 1 : Meurtriers sans visage

Tome 2 : Les chiens de Riga

Tome 3 : La lionne blanche

Tome 4 : L'homme qui souriait

Tome 5 : Le guerrier solitaire

Tome 6 : La cinquième femme

Tome 7 : Les morts de la Saint-Jean

Tome 8 : La muraille invisible

Tome 9 : Avant le gel

Tome 10 : L'homme inquiet