Au Bonheur des Dames, Emile Zola
Au Bonheur des Dames, Emile Zola
Edition: Booking International
477 pages
Résumé
Suite au décès de ses parents, Denise Baudu quitte Valognes et arrive à Paris avec ses deux frères, Jean et Pépé. Elle espère trouver une place dans la boutique de son oncle Baudu qui lui avait promis de l'aider un an auparavant.
Mais les affaires de son oncle vont mal: les produits ne se vendent plus aussi bien et les Baudu ont du mal à joindre les deux bouts. Le responsable, c'est le grand magasin qui se trouve face au Vieil Elbeuf, la boutique de l'oncle Baudu. Le Bonheur des Dames, le grand magasin d'Octave Mouret, pratique des prix beaucoup moins élevés que les petites boutiques du quartier et ses nombreux rayons vendent les dernières nouveautés, celles qui affolent les femmes parisiennes. Celles-ci, conquise par le Bonheur, délaissent peu à peu les petits commerçants, condamnés à vivre dans la misère à cause du grand magasin.
L'oncle Baudu ne pouvant se permettre de l'engager, et Denise ne trouvant aucune place dans le voisinage, la jeune fille décide de se présenter au grand concurrent de son employeur, le Bonheur des Dames. Remarquée par Octave Mouret, Denise est engagée au rayon des confections.
Commencent alors de longs mois de souffrance pour la jeune fille: ses collègues se moquent d'elle et de ses allures de paysanne.
Commentaire
Au Bonheur des Dames, publié en 1883, est le onzième volume de la série des Rougon-Macquart. C'est aussi un roman au style assez inhabituel pour Zola, puisque, malgré les nombreux drames qui éclatent tout au long du récit, la fin est particulièrement heureuse.
Malgré cela, certaines parties du récit sont assez douloureuses. On assiste à la mort lente des petits commerces aux mains d'Octave Mouret et de son grand magasin, et l'amertume (voire la haine) des commerçants envers cet homme devenu riche alors qu'il est parti de rien semble justifiée, malgré la personnalité plutôt sympathique de Mouret. Comme d'habitude chez Zola, c'est le thème du progrès qui est mis en avant. Et si ce progrès qui améliore la vie de certaines personnes, il saigne d'autres catégories de la population. Toute médaille a son revers...
La vie des employés du grand magasin est également longuement décrite par Zola, qui ne cache pas la dureté des conditions de travail et le peu de cas que de grandes machines comme le Bonheur font de leurs travailleurs. La machine doit tourner à plein régime, le chiffre d'affaires doit grimper, les marchandises doivent se vendre comme des petits pains et peu importe le nombre d'employés qui, ne supportant plus la pression inhérente à un emploi où la performance est une qualité essentielle, craquent et voient leur vie broyée par cette immense structure commerciale.
Ce mode de fonctionnement choque et fascine à la fois. Les rouages de la grande machine sont mis à nu par Zola qui détaille la façon dont Mouret s'est hissé - et reste! - au sommet. Les prix cassés, la concurrence féroce avec les autres boutiques et magasins, l'indifférence au destin des petits commerces de quartiers, rien n'est épargné au lecteur qui assiste au succès inexorable de Mouret et de son "monstre" commercial. Zola lui-même semble enthousiasmé par ce qu'il décrit et l'on finit par partager ce sentiment: la montée en puissance du Bonheur des Dames devient comme nécessaire au récit, comme si le roman se révélerait incomplet en cas d'échec de la part de Mouret.
En marge de cette ambiance morose, l'animation des rayons et les ruées des dames sur les stocks du magasin sont comme une bouffée d'air frais. La description de ce côté "public" du Bonheur amuse et détend l'atmosphère. Et puis, Au Bonheur des Dames, c'est aussi une magnifique histoire d'amour, de celles qui font rêver et qui, à l'époque de la parution du roman, a dû fasciner encore plus que la description du magasin. Contrairement à ses habitudes, Zola se décide à donner une fin heureuse à l'histoire de Denise. Et l'auteur se fait d'ailleurs très romantique lorsqu'il décrit (attention, spoiler!!) la passion d'Octave Mouret pour la petite vendeuse malmenée par ses consoeurs et ses clientes.
Avec cette fin légère et souriante, Au Bonheur des Dames est sans doute le plus accessible des romans de Zola et sans doute, aussi, le plus connu.
A découvrir!
Pour l'avis de Suzanne, c'est par ici.
Quelques extraits:
"Mouret avait l'unique passion de vaincre la femme. Il la voulait reine dans sa maison, il lui avait bâti ce temple, pour l'y tenir à sa merci."
"D’abord, on devait s’écraser pour entrer, il fallait que, de la rue, on crût à une émeute ; et il obtenait cet écrasement , en mettant sous la porte des soldes , des casiers et des corbeilles, débordant d’articles à vil prix ; si bien que le menu peuple s’amassait, barrait le seuil, faisait penser que les magasins craquaient de monde, lorsque souvent ils n’étaient qu’à demi pleins. Ensuite, le long des galeries, il avait l’art de dissimuler les rayons qui chômaient, par exemple les châles en été et les indiennes en hiver ; il les entourait de rayons vivants, les noyait dans un vacarme."
"A ce moment, comme elle levait les yeux, elle aperçut en face d'elle son mari terrifié. Il avait blêmi davantage, toute sa personne exprimait l'angoisse d'un pauvre homme, qui assiste à la débâcle de ses appointements, si chèrement gagnés. Chaque nouveau bout de dentelle était pour lui un désastre, d'amères journées de professorat englouties, des courses au cachet dans la boue dévorées, l'effort continu de sa vie aboutissant à une gêne secrète, à l'enfer d'un ménage nécessiteux."
"A côté, encadrant le seuil, pendaient également des lanières de fourrure, des bandes étroites pour garnitures de robe, la cendre fine des dos de petit-gris, la neige pure des ventres de cygne, les poils de lapin de la fausse hermine et de la fausse martre. Puis, en bas, dans des casiers, sur des tables, au milieu d'un empilement de coupons, débordaient des articles de bonneterie vendus pour rien, gants et fichus de laine tricotés, capelines, gilets, tout un étalage d'hiver aux couleurs bariolées, chinées, rayées, avec des taches saignantes de rouge."
"A cette heure dernière, au milieu de cet air surchauffé, les femmes régnaient. elles avaient pris d'assaut les magasins, elles y campaient comme en pays conquis, ainsi qu'une horde envahissante, installée dans la débâcle des marchandises. Les vendeurs, assourdis, brisés, n'étaient plus que leurs choses, dont elles disposaient avec une tyrannie de souveraines. de grosses dames bousculaient le monde. Les plus minces tenaient de la place, devenaient arrogantes... La clientèle se ruait au buffet dans une rage d'appétit, les mères elles-mêmes s'y gorgeaient de malaga... Quarante mille ballons rouges avaient pris leur vol dans l'air chaud des magasins, toute une nuée de ballons rouges qui flottaient à cette heure d'un bout à l'autre de Paris, portant au ciel le nom du Bonheur des dames!"
"Vraiment, il fallait être mal bâti, avoir le cerveau et les membres attaqués pour se refuser à la besogne, en un temps de si large travail, lorsque le siècle entier se jetait à l'avenir. Et il raillait les désespérés, les dégoûtés, les pessimistes, tous ces malades de nos sciences commençantes, qui prenaient des airs pleureurs de poètes ou des mines pincées de sceptiques, au milieu de l'immense chantier contemporain. Un joli rôle, et propre, et intelligent, que de bâiller d'ennui devant le labeur des autres!"
"Les plumes marchaient de nouveau, les paquets tombaient régulièrement, la mare d'étoffes montait toujours, comme si les eaux d'un fleuve si fussent déversées. Et l'appel des soies de fantaisies ne cessait pas."
"Mouret avait inventé cette mécanique à écraser le monde, dont le fonctionnement brutal l'indignait ; il avait semé le quartier de ruines ; dépouillé les uns, tué les autres ; et elle l'aimait quand même pour la grandeur de son œuvre, elle l'aimait davantage à chacun de ces excès de pouvoir, malgré le flot de larmes qui la soulevait, devant la misère sacrée des vaincus."
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