L'heure trouble, Johan Theorin
L'heure trouble, Johan Theorin
Titre original : Skumtimmen
Edition : Le Livre de Poche
531 pages
Résumé
Öland, 1972.
Jens Davidson, un petit garçon de 6 ans, profite de l'absence de son grand-père et de la sieste de sa grand-mère pour sortir seul de la maison de vacances que la famille Davidson possède à Stenvik. Jens décide d'escalader le muret du jardin de ses grands-parents pour partir se promener sur la lande.
Mais le brouillard se lève et le petit garçon est vite perdu. Alors qu'il commence à avoir peur, il voit surgir devant lui un homme entre deux-âges qui dit s'appeler Nils Kant.
Jens ne rentrera jamais chez ses grands-parents.
Göteborg, 1992.
Julia Davidson reçoit un appel téléphonique de son père, Gerlof. Celui-ci a reçu une enveloppe contenant une sandale d'enfant. Gerlof croit qu'il s'agit de la sandale de son petit-fils, Jens, disparu vingt ans plus tôt. Il demande à Julia, la mère de Jens, de venir à Marnas afin de l'aider à enquêter. Car Gerlof croit pouvoir deviner ce qu'il est arrivé à son petit-fils...
Commentaire
L'heure trouble, chez Johan Theorin, c'est cette heure où le crépuscule s'installe. Les anciens d'Öland avaient pour coutume, à cette heure, de raconter aux plus jeunes des histoires effrayantes : fantômes, lutins, sorcières, personnes mystérieusement disparues...
Julia Davidson n'a pas besoin qu'on lui raconte des histoires effrayantes. Sa vie, depuis vingt ans, est un véritable cauchemar. Ne trouvant de réconfort que dans l'alcool et dans les médicaments prescrits par son psychiatre, Julia vit dans la culpabilité : si elle n'avait pas quitté Öland, ce jour lointain de l'automne 1972, Jens, son petit garçon, n'aurait peut-être pas disparu.
Julia en veut également à son père, Gerlof. Elle lui a souvent reproché de ne pas s'être assez occupé d'elle et de sa soeur aînée, Lena, lorsqu'elles étaient plus jeunes. Gerlof possédait des cotres et passait plus de temps, à l'époque, à s'occuper de ses bateaux, de ses filets et de ses moteurs que de sa famille. Après la disparition de Jens, Julia reprochera également à son père de ne pas avoir été là le jour où le petit garçon a quitté la maison pour partir se promener seul.
Pourtant, malgré les reproches qu'elle fait à son père, Julia acceptera de revenir à Stenvik pour chercher des indices supplémentaires sur la disparition de son fils. Parce qu'elle n'en peut plus de cette incertitude dans laquelle elle vit et qu'elle veut savoir.
Le retour de Julia sur l'île d'Öland n'est pas simple. Lorsqu'elle arrive à Stenvik, les souvenirs, bons ou mauvais, commencent à affluer à sa mémoire.
Petit à petit, au fil du récit, la sandale de petit garçon reçue par Gerlof va devenir un véritable symbole. Cette sandale va rapprocher un père et sa fille, pourtant restés presque étrangers l'un à l'autre pendant vingt ans. Elle va aussi obliger un vieil homme et une femme entre deux-âges à aller jusqu'au bout de leurs forces pour trouver la vérité et pour pouvoir, enfin, faire leur deuil.
J'ai adoré retrouver Gerlof Davidson, déjà rencontré lors de ma lecture de L'Echo des morts. L'infatigable vieil homme n'hésite pas à braver le mauvais temps, pourtant mauvais pour ses rhumatismes, et à multiplier les excursions (avec l'aide de ses vieux amis) afin de comprendre ce qu'il est arrivé à Jens.
La psychologie des personnages de ce polar est particulièrement soignée par Johan Theorin. L'ambiance est également l'un des gros points forts de l'histoire. Stenvik, petit village de l'île d'Öland, attire les estivants durant l'été. Mais une fois la saison touristique terminée, il apparaît vide et désolé. C'est tout à fait adapté à l'état d'esprit de Julia et à la raison de sa présence sur Öland. Car la disparition d'un enfant est quelque chose de tragique. Et l'histoire que Gerlof et elle vont mettre au jour l'est aussi. Le vent, les feuilles mortes, la pluie et les tempêtes, le gel ; c'est comme si les éléments avaient décidé de se mettre au diapason de l'humeur des personnages.
Mais malgré le mauvais temps sur Öland, petit à petit, ce retour à Stenvik, le village de son enfance, va faire du bien à Julia. L'air vivifiant de la mer Baltique, ses contacts avec le peu de résidents permanents de Stenvik, ses longues discussions avec son père vont transformer Julia. On assiste, au fil du récit, à une véritable renaissance et Julia, au fur et à mesure de l'avancée de "l'enquête" de Gerlof, reprend courage.
Le polar ne se concentre pourtant pas uniquement sur la famille Davidson. Nils Kant est également l'un des principaux protagonistes du récit. Son histoire nous est racontée par le biais de chapitres en "flash-back" qui nous permettent de mieux cerner le personnage et de comprendre pourquoi certains le soupçonnent d'être responsables de la disparition de Jens. Pourtant, Nils Kant est mort dans les années 60, près de dix ans avant que le petit garçon ne se volatilise sur la lande. Mais certains, parmi les plus vieux habitants d'Öland, murmurent que Nils est toujours en vie et que le cercueil qui occupe la tombe à son nom est vide ou rempli de pierres...
Je ne vous le cacherai pas : L'heure trouble ne se termine pas avec la réapparition miraculeuse de Jens. On s'en doute quand on lit ce genre de polar. Mais, néanmoins, l'épilogue concocté par Johan Theorin est tout à fait crédible et, surtout, très paisible.
Quelques extraits :
" C'était pour lui une victoire - il allait bientôt avoir six ans, et c'était le premier mur qu'il escaladait de sa vie. Il resta un moment assis là, comme un roi sur son trône. "
" Dans sa chambre de la maison de retraite de Marnäs, Gerlof Davidsson regardait par la fenêtre le soleil se coucher. La cloche de la cuisine venait de sonner pour la première fois, c’était bientôt le dîner. Il allait se lever et aller au réfectoire. Sa vie n’était pas finie.
S’il était resté dans le village de pêcheurs où il était né, Stenvik il aurait pu aller s’asseoir sur la plage et regarder le soleil lentement disparaître dans le détroit de Kalmar. Mais Marnäs se trouvait sur la côte est de l’île, et c’est pourquoi il voyait chaque soir le soleil disparaître derrière un petit bois de bouleaux, entre la maison de retraite et l’église, plus à l’ouest. On était en octobre, les branches des bouleaux n’avaient presque plus de feuilles et ressemblaient à des bras maigres tendus vers le disque rouge et jaune du soleil déclinant.
C’était l’heure trouble - l’heure des histoires horribles. "
" Gerlof détourna les yeux vers le soleil couchant, de l’autre côté de la fenêtre. Il aurait préféré être tout petit et écouter les histoires horribles que l’on raconte à l’heure trouble du crépuscule, plutôt qu’être vieux et devoir les raconter lui-même. "
" Pour une fois, Nils est descendu au village dans la soirée, il est passé devant le moulin et a croisé les regards silencieux des meuniers. Il ne leur a pas dit un mot, mais il sait qu'ils parlent de lui dans son dos. La rumeur court. Et le récit de ce qui s'est passé sur la lande se propage comme des ronds dans l'eau. "
" Je ne fais pas l'intéressant, dit-il [Gerlof]. Je pense seulement qu'il vaut mieux raconter les histoires à son propre rythme. Autrefois, on prenait son temps, maintenant il faut que tout aille si vite. "
" Oui, ça vaut mieux que boire du vin en prenant des cachets devant la télé à Göteborg, pensa Julia. Pendant une seconde, le poids de toutes ces années perdues lui oppressa la poitrine – ces années où le deuil de son fils disparu avait compté beaucoup plus que les souvenirs lumineux qui auraient pu la consoler : un gouffre noir de chagrin où elle s’était abîmée, ce qui la dispensait de prendre sa vie en main.
Mais à présent, elle connaissait la paix. Un peu de paix. "
Des pavés sur la plage : 4/17
Challenge de l'été 2014 : 6/20
Challenge Littérature des Pays du Froid : 3/5 (Suède)




